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Mali : Jean-Hervé Jezequel, directeur adjoint d’International Crisis Group « L’application de l’accord progresse cahincaha mais la paix n’avance pas »

Jean-Hervé Jézéquel. Source: crisisgroup.org

Dans une vidéo diffusée le 2 mars, les groupes djihadistes Ansar Dine, Aqmi et Al-Morabitoune ont annoncé leur fusion et se placent sous la tutelle d’Al-Qaïda. Malgré les forces de l’ONU et l’opération française Barkhane, ces groupes ne cessent de renforcer leur implantation et leurs capacités de recrutement. Entretien avec le spécialiste Jean-Hervé Jezequel.

Dans une vidéo diffusée le 2 mars, les groupes terroristes Ansar Dine, Aqmi et Al-Morabitoune ont annoncé leur fusion sous le nom de Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin, le « Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans ». Dirigée par le Touareg malien Iyad Ag Ghaly, émir d’Ansar Dine, et placée sous la tutelle d’Al-Qaïda, cette nouvelle entité consolide et étend l’implantation de l’organisation au Sahara et au Sahel, au moment où l’État islamique est affaibli en Libye. Directeur adjoint d’International Crisis Group pour l’Afrique de l’Ouest et spécialiste du Sahel, Jean Hervé Jezequel analyse les enjeux liés à cette nouvelle alliance dans une région menacée de « bouchon sécuritaire » et dans un Mali où « l’application de l’accord de paix progresse, mais pas la paix ».

Mediapart.fr : De quelle portée est la diffusion de cette vidéo annonçant cette fusion des trois groupes djihadistes ?

Jean Hervé Jezequel : Il faut d’abord préciser que les spécialistes de ces questions travaillent à partir de sources fragmentaires et d’une matière peu abondante. Ces groupes ne parlent pas souvent. Ce sont des groupes cachés et paranoïaques craignant les tentatives d’infiltration. À Crisis Group, il a fallu des mois pour rencontrer des militants djihadistes ou accéder à des prisonniers mais les dirigeants restent particulièrement difficiles à joindre. Donc, il faut reconnaître la part d’incertitudes  qui marque nos analyses. Certains commentaires sur ces groupes relèvent parfois plus de l’art divinatoire ou du jeu d’osselets que de l’analyse argumentée. Cela étant dit, cette vidéo veut annoncer le rattachement de figures sahélo-sahariennes du djihad à une lutte plus globale, en l’occurrence celle d’AlQaïda. Trois des personnes présentes dans la vidéo étaient membres ou anciens membres d’Aqmi. Mais, jusqu’à présent, les deux autres, Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa, n’avaient pas fait ce pas-là. On voit aussi dans cette vidéo la présence côte à côte des trois grandes composantes ethniques nomades de l’espace sahélo-saharien – Arabes, Touaregs et Peuls – alors qu’il y a quelques années, les gens d’Al-Qaïda avaient dans le nord du Mali la réputation d’être des étrangers, essentiellement des Arabes algériens, des Sahraouis et des Mauritaniens. D’une certaine façon, ce nouveau groupe déclare : « Nous vous représentons tous »… Au moment où les groupes armés signataires de l’accord d’Alger se perdent dans le repli ethnique ou clanique, les djihadistes affichent par contraste une unité qui dépasse l’ethnicité et qui peut séduire.

À la suite du nord du Mali, le centre du pays, terre de l’ancien empire théocratique peul du Macina, est devenu un important foyer du djihad entretenu par le mystérieux Amadou Koufa. Sa présence dans cette vidéo peut-elle faire craindre une stigmatisation encore plus grande des Peuls, déjà impliqués aujourd’hui dans de graves conflits interethniques ?

À l’automne 2016, des indices ont laissé supposer que des combattants et des armes avaient circulé depuis la Libye en direction du Niger et du Mali. On a par exemple retrouvé dans le centre du Mali, où sont actifs des membres de la Katibat Macina, de l’armement en provenance de Libye. Autre indice, de nouveaux combattants étrangers ont été signalés dans la région des trois frontières Niger-Burkina Faso-Mali où sont  actifs plusieurs groupes djihadistes rattachés à Aqmi ou à l’EI. On peut imaginer que des membres de l’EI, fuyant la Libye, viennent concurrencer Aqmi dans son fief en renforçant les quelques éléments de l’EI déjà présents autour de la figure d’Adnane Abou Walid al-Sahraoui, un ancien membre d’Aqmi. Mais il est également possible qu’Aqmi recrute ces nouveaux venus qui fuient la Libye et cherchent un nouvel ancrage. Encore une fois, il est malaisé d’évaluer la force respective des différents groupes radicaux, le degré de porosité qui peut les unir ou l’étanchéité des frontières qui les divisent.

À la suite du nord du Mali, le centre du pays, terre de l’ancien empire théocratique peul du Macina, est devenu un important foyer du djihad entretenu par le mystérieux Amadou Koufa. Sa présence dans cette vidéo peut-elle faire craindre une stigmatisation encore plus grande des Peuls, déjà impliqués aujourd’hui dans de graves conflits interethniques ?

Il faut se garder de présenter les Peuls comme une population naturellement encline à rejoindre le djihad. Au sud-est du Niger, par exemple, des milices peules combattent Boko Haram. Néanmoins, des groupes djihadistes recrutent effectivement dans des zones de peuplement peul comme le centre du Mali, la région de Djibo au Burkina Faso ou de Tillabéri au Niger. Mais ils sont présents à côté de nombreux autres groupes armés. Les groupes djihadistes ne sont finalement qu’une composante de la nébuleuse des hommes en armes dans ces régions-là. Derrière l’arbre djihadiste, il y a la forêt des mouvements armés qui devrait tout autant préoccuper les acteurs publics. Amadou Koufa communiquait de manière moins visible depuis l’opération Serval. Il n’y avait plus de vidéo de lui, certains le disaient mort, et la plupart des enregistrements audio dataient d’avant l’opération française. Il réapparaît aujourd’hui de manière visible mais sans s’exprimer. Sa présence peut être interprétée comme un signal aux populations peules qui leur dirait : « Ce djihad n’est pas seulement celui des étrangers ni des “peaux claires” arabes et touaregs, mais celui de tous. »

Face à ce nouveau groupe qui fédère une partie du djihad régional, les groupes rebelles signataires de l’accord de paix d’Alger se sont scindés en une multitude de groupes aux intérêts divergents. Les intérêts nés de l’accord de paix – autorités intérimaires, programme DDR (« Désarmement, démobilisation et réintégration ») – n’ont-ils pas créé une dynamique de division qui accentue la militarisation au lieu de la désamorcer ?

Au moment de la signature de l’accord d’Alger, l’un des tours de force de la diplomatie algérienne et du reste de la médiation internationale a été de réunir un grand nombre de groupes en armes sous deux coalitions : la Plateforme et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Cette situation n’a pas duré et on est revenu à une fragmentation déjà observée dans les années 1990 au moment des précédentes rébellions arabo-touaregs. À tort ou à raison, la CMA a été perçue comme l’un des obstacles principaux à l’application de l’accord. Certains acteurs ont dès lors encouragé et facilité sa fragmentation. Il en a résulté un affaiblissement de la CMA qui a dû accepter des compromis. Paradoxalement, l’application déjà pénible de l’accord n’avance qu’au prix de la fragmentation des groupes. Le processus s’en trouve compliqué et fragilisé : on parvient à faire nommer des autorités intérimaires dans les cinq régions du Nord mais la présence de nouveaux groupes en armes conduit à d’interminables renégociations locales autour du partage des postes et des avantages. D’un côté, on peut se féliciter que l’ensemble des groupes cherchent toujours une place dans le cadre de l’accord de paix. D’un autre, on peut regretter que l’application de l’accord soit aussi chaotique. Au fond, l’application de l’accord progresse cahin-caha mais la paix n’avance pas.

Comment expliquer l’extension du conflit au centre du Mali et au Burkina Faso malgré les moyens militaires engagés par la communauté internationale et les pays de la région ?

Cette extension est liée autant aux carences des États de la région qu’à la capacité des groupes radicaux à recruter. La partie émergée de l’iceberg, c’est cette vidéo qui annonce l’alliance de cinq grands leaders de ces mouvements sous la bannière d’un djihad mondialisé. La partie immergée de l’iceberg, ce sont des groupes qui arrivent à s’ancrer dans les espaces ruraux délaissés par l’État. Dans nos entretiens nous avons rencontré des militants qui ont hésité entre le ralliement aux forces armées nationales et le camp djihadiste. C’est par dépit, parce que les forces de sécurité restaient fermées aux recrutements locaux, qu’ils ont versé dans le camp de groupes djihadistes.

Malgré l’évolution de son mandat, l’efficacité de la Minusma est toujours questionnée…

Cette mission onusienne de plus de 10 000 hommes consacre une trop grand part de ses ressources à se protéger elle-même et elle le sait très bien. C’est compréhensible car les casques bleus sont particulièrement exposés aux attaques. Mais ce faisant, son efficacité est limitée car une grande partie des ressources est consacrée à la protection des « fortins » que la Minusma a construits dans les principales villes du nord du Mali et bientôt du centre. Elle n’est pas capable d’enrayer l’enracinement des groupes armés djihadistes ou autres dans les espaces ruraux.

Les initiatives régionales (G5 Sahel) ou bilatérales (Lipta-Gourma) sont-elles des options crédibles en plus du tandem formé par la Minusma et Barkhane ?

On ne peut pas laisser croire que Barkhane et la Minusma n’ont aucun impact. Elles ont permis la pacification relative des principaux centres urbains, c’est peut-être là leur efficacité principale. Mais  en dehors des principaux espaces urbains et des frappes ponctuelles de Barkhane, on peine à percevoir l’impact durable du tandem Barkhane-Minusma. Dans ce contexte, la force conjointe du G5 représente une réponse nouvelle, séduisante à première vue parce qu’elle repose sur les États de la zone et non sur les forces étrangères. Elle pose cependant deux principaux problèmes. Un « bouchon sécuritaire » est d’abord en train de se constituer au Sahel et au nord du Mali en particulier entre Barkhane, la Minusma, la force conjointe du G5, les groupes armés signataires, les forces armées nationales du Mali. Il faut concevoir dès à présent la manière dont les différentes forces vont s’articuler. Le deuxième enjeu est de savoir comment financer cette force conjointe. Jusqu’à présent la logistique des exercices militaires aux frontières a souvent été assurée par l’intermédiaire de Barkhane. Y a-t-il véritablement les ressources et la volonté politique de pérenniser une force conjointe efficace ?

À la veille de l’élection présidentielle en France, le sort de l’opération Barkhane et du dispositif militaire français au Sahel est-il suspendu à la couleur politique du prochain président ?

Il faut considérer l’opération Barkhane à l’aune d’une longue histoire d’interventionnisme militaire français dans la région. Les forces françaises y sont présentes et coopèrent avec les armées nationales depuis longtemps. Aussi incertaine soit-elle, l’élection présidentielle française a peu de chances de déboucher sur une remise en cause directe de l’opération Barkhane. En revanche, ce sont des opérations coûteuses. Les arbitrages budgétaires lui ont été jusqu’à présent favorables, mais sont-ils garantis dans la durée ?

Mediapart.fr

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